Chronique
L’automne arrive
L’automne n’est peut-être pas seulement la saison où les arbres se dépouillent. C’est aussi celle où nous pouvons apprendre à faire de la place.

Ce matin, j’ai ouvert mon armoire et j’ai ressorti ma polaire.
Un geste presque insignifiant. Pourtant, cela faisait des mois que j’attendais ce moment. Après les longues semaines de chaleur, les nuits parfois difficiles et cette canicule estivale qui semblait ne jamais vouloir nous laisser respirer, j’ai retrouvé avec plaisir cette sensation particulière du froid sur ma peau. J’aime le froid, il me rappelle que je suis vivant. 5 h 30, le réveil sonne. À cette heure-là, le monde dort encore, les rues sont silencieuses et le soleil prend désormais davantage de temps avant de se montrer. Je profite de cette obscurité pour marcher, observer et laisser mes pensées prendre leur place avant que la journée ne commence. J’aime particulièrement ces instants où, au détour d’une rue, une première fenêtre s’illumine, puis une deuxième. Derrière ces lumières, des vies se réveillent, des familles commencent leur journée, des histoires que je ne connaîtrai probablement jamais. Le monde reprend doucement son mouvement pendant que je poursuis ma marche.
L’automne est devenu, au fil des années, l’une de mes saisons préférées. Je lui trouve d’ailleurs une étrange ressemblance avec le printemps. L’une annonce le réveil de la nature, l’autre son repos. Toutes deux marquent une transition, un passage entre ce qui était et ce qui s’apprête à devenir. Sous mes pieds, les feuilles commencent à sécher. Elles se détachent des arbres, recouvrent les trottoirs et s’accumulent le long des routes. Le vert laisse progressivement sa place au jaune, à l’orange, parfois à un rouge profond. Je trouve cette période magnifique. Il y a quelque chose de fascinant dans cette création qui change continuellement sous nos yeux, sans jamais nous demander notre avis. Nous passons pourtant si souvent à côté, traversant les saisons comme nous traversons parfois nos journées, préoccupés par ce qui nous attend, sans prendre le temps de contempler ce qui se déroule devant nous.
Et je me demande parfois ce que nous perdons lorsque nous cessons d’observer. Car la nature ne se contente pas de nous offrir de beaux paysages, elle nous rappelle aussi certaines vérités que nous avons tendance à oublier.
Tout possède son temps.
Il est encore possible de terminer le livre de 2026 jusqu’à sa dernière page.
L’automne arrive, et avec lui les prémices de la fin d’une année. Nous sommes en octobre 2026 et, dans moins de trois mois, nous entrerons en 2027. Lorsque je l’écris, je réalise à quel point cette année est passée rapidement. J’ai encore l’impression de me souvenir des premières semaines de janvier, de certaines décisions prises au début de l’année, de ces projets que je voulais absolument voir avancer. Et maintenant, nous voilà déjà en octobre. Peut-être ressens-tu, toi aussi, cette étrange accélération. Les semaines passent, les agendas se remplissent et certaines choses que nous pensions accomplir depuis longtemps sont toujours là, quelque part sur une liste, dans un carnet ou simplement dans un coin de notre tête. Un appel que nous devions passer, une lettre que nous avions promis d’écrire, une rencontre repoussée, une décision professionnelle, un projet personnel, une photographie que nous voulions réaliser ou peut-être une conversation difficile que nous évitons depuis des mois.
À mesure que décembre approche, ces choses peuvent devenir pesantes. Nous regardons le calendrier avec cette impression de ne pas avoir fait tout ce que nous aurions dû faire. Et parfois, nous commençons déjà à reporter certaines décisions à l’année suivante, comme si le simple passage du 31 décembre au 1er janvier pouvait nous donner davantage de courage. Je crois pourtant qu’il reste quelque chose de précieux dans ces dernières semaines. Il est encore possible de terminer le livre de 2026 jusqu’à sa dernière page, sans devoir bâcler les derniers chapitres sous prétexte que le temps nous manque. Je ne parle pas de vouloir tout accomplir avant la fin de l’année, ce serait probablement une nouvelle manière de nous épuiser. Je parle plutôt de ces quelques choses essentielles que nous savons devoir faire, mais que nous continuons à repousser. Celles qui reviennent régulièrement dans nos pensées, qui prennent de la place et qui, parfois, nous empêchent d’avancer librement. Je crois que l’automne est une invitation à les regarder autrement, non pas avec la pression de devoir réussir davantage, mais avec cette volonté de ne pas transporter inutilement dans l’année suivante ce qui pourrait être réglé aujourd’hui. Car nous avons parfois cette étrange habitude de remplir nos valises avec des choses dont nous n’avons plus besoin. Des regrets, des rancunes, des promesses non tenues, des décisions inachevées. Et nous avançons avec tout ce poids, en espérant que la prochaine année sera plus légère.
Mais comment pourrait-elle l’être si nous refusons de déposer ce qui nous encombre ?
Je regarde aussi le monde dans lequel nous vivons. Depuis plusieurs années, les changements semblent se succéder à une vitesse particulière. Les tensions économiques, les difficultés sociales, les conflits, les questions migratoires, le coût de la vie, les préoccupations environnementales et les incertitudes qui touchent de nombreuses familles occupent une place grandissante dans nos conversations. Je ne sais pas précisément ce que nous réserve 2027, personne ne le sait. Mais lorsque j’observe les dernières années, je ne peux m’empêcher de penser que nous devons apprendre à traverser davantage d’incertitudes. Je ne dis pas cela pour annoncer une catastrophe, encore moins pour entretenir la peur. Je crois simplement que nous aurions tort de considérer notre confort actuel comme quelque chose de définitivement acquis. Nous ne maîtrisons pas l’économie mondiale, nous ne décidons pas de l’évolution des conflits, des crises politiques ou des événements qui peuvent bouleverser notre environnement. Mais nous possédons encore une responsabilité immense sur la manière dont nous conduisons notre propre vie. Et c’est peut-être là que nous devrions commencer. Avant de vouloir changer le monde, il nous faut parfois apprendre à mieux gérer ce qui nous a été confié. Notre temps, notre corps, nos relations, nos ressources, nos habitudes et notre manière de penser.
Je repense souvent à cette image d’une petite barque au milieu de l’eau. Lorsque le vent se lève et que les vagues deviennent plus importantes, il ne sert à rien de prétendre que la mer est calme. Mais abandonner les rames ne nous aidera pas davantage. Il faut apprendre à tenir, à observer, à ajuster notre direction et parfois à accepter que nous ne pouvons pas contrôler les éléments. Cela me ramène à une conviction que j’essaie de mettre en pratique dans mon quotidien. Nous ne pouvons pas toujours choisir les circonstances qui nous entourent, mais nous pouvons travailler sur la manière dont nous nous y préparons.
Changer une habitude, revoir notre manière de dormir, prendre soin de notre corps, nous éloigner de certaines dépendances qui nous détruisent progressivement ou retrouver une discipline que nous avions abandonnée. Parfois, une transformation importante commence par une décision presque ridicule aux yeux des autres. Avancer son réveil de trente minutes, par exemple, peut nous obliger à revoir l’heure à laquelle nous nous couchons. Et cette simple décision peut progressivement transformer notre rapport à la journée. Il ne s’agit pas de devenir des machines parfaitement organisées. Je n’ai aucune fascination pour les routines lorsqu’elles deviennent une prison. Mais je crois profondément que nous devons apprendre à devenir de meilleurs gestionnaires de notre propre existence. Parce que les saisons changent et que nous ne pouvons pas toujours attendre le printemps pour commencer à nous préparer.
Lorsque nous libérons de la place, nous en créons pour de nouvelles choses.
Depuis sept ans, lorsque je pars en montagne, je passe régulièrement devant un noyer centenaire. Je ne connais pas son histoire, je ne sais pas combien de personnes se sont arrêtées à son pied, combien d’hivers il a traversés, ni combien de générations ont pu contempler ses branches. Mais il est là, toujours au même endroit, grand, imposant, avec cette présence particulière que possèdent certains arbres lorsqu’ils ont traversé bien davantage d’années que nous. Au printemps, je le retrouve progressivement couvert de feuilles. D’abord quelques bourgeons, puis un vert tendre qui devient de plus en plus intense. Les branches se remplissent, l’arbre reprend sa place dans le paysage et son feuillage se déploie jusqu’à lui donner cette allure majestueuse que j’aime tant. Pendant des mois, ses feuilles accomplissent silencieusement leur travail. Grâce à la lumière, elles participent à nourrir l’arbre et à lui permettre de poursuivre sa croissance. Puis arrive l’automne. Le vert commence à disparaître, les feuilles changent de couleur, certaines deviennent jaunes, d’autres prennent des teintes presque dorées. Elles sèchent progressivement, puis se détachent et rejoignent le sol. Je trouve cela fascinant. C’est parfois juste avant de tomber que les feuilles deviennent les plus belles, comme si, avant de quitter l’arbre, elles nous offraient une dernière démonstration de leur beauté.
Dans quelques semaines, le noyer sera presque entièrement nu. Il n’aura plus cette majestueuse couronne de feuilles qui attirait notre regard pendant l’été. Il restera son tronc, ses branches, ses racines et cette impression de silence. Pourtant, l’arbre ne sera pas mort. Il sera simplement entré dans une autre saison de son existence, une saison durant laquelle la croissance visible ralentit, où ses réserves lui permettent de traverser le froid, en attendant que les conditions deviennent à nouveau favorables. Je trouve cette organisation de la création extraordinaire, et ma foi me pousse à y voir bien davantage qu’un simple mécanisme naturel. Je crois profondément que le Créateur n’a pas fait les choses à moitié. Il existe un temps pour semer et un temps pour récolter, un temps pour travailler la terre et un temps pour la laisser se reposer. Lorsque je traverse certaines régions agricoles en automne, j’observe les champs qui se vident progressivement. Les récoltes sont terminées, les agriculteurs travaillent leurs sols, apportent parfois du fumier et préparent leurs parcelles pour les saisons suivantes. De loin, ces terres semblent parfois abandonnées. Il n’y a plus de fleurs, plus de grandes cultures, plus cette abondance qui remplissait les paysages quelques semaines auparavant. Pourtant, quelque chose se prépare. Et je me demande si nous ne devrions pas apprendre à regarder notre propre vie de cette manière. Nous voulons tellement souvent être dans la saison de la récolte, voir les résultats, réussir, construire, produire et avancer. Mais nous acceptons beaucoup moins facilement les saisons où il faut simplement préparer le terrain, retirer ce qui n’a plus sa place, faire de l’ordre, laisser certaines choses derrière nous et parfois accepter de nous reposer. Car il est difficile de préparer une nouvelle saison lorsque nous refusons de terminer la précédente.
Il y a deux semaines, j’ai enfin accompli quelque chose que je repoussais depuis trois ans. Trois années durant lesquelles, à chaque début d’année, cette décision revenait dans mes pensées. Je savais qu’elle était importante pour moi, qu’elle occupait une place particulière dans mon cœur et qu’un jour, je devrais trouver le courage de passer à l’action. Mais les mois défilaient. Il y avait toujours une raison d’attendre, un mauvais moment, un agenda trop chargé ou une circonstance qui ne semblait pas favorable. Et finalement, cette chose me suivait d’une année à l’autre. Je ne vais pas entrer dans les détails de cette histoire, parce qu’elle concerne aussi d’autres personnes. Mais je peux te dire qu’elle avait une importance immense pour moi. Il y a deux semaines, j’ai compris que je ne voulais plus la transporter jusqu’en 2027. Je ne voulais plus inscrire cette même décision sur une nouvelle liste, comme je l’avais fait les années précédentes. Alors j’ai agi. Je suis allé vers ces deux personnes, j’ai trouvé le moment et j’ai fait ce que je savais devoir faire depuis longtemps. Et quelque chose s’est passé. Pas un événement spectaculaire, pas une transformation visible de l’extérieur, simplement une sensation de légèreté, comme si un espace que je gardais occupé depuis des années venait soudainement de se libérer. Je me souviens avoir ressenti une paix particulière. C’était fait. Je n’avais plus besoin de reporter cette décision. Je ne pouvais pas maîtriser tout ce qui suivrait, mais je savais que j’avais accompli ma part. Et surtout, je savais que si un jour nos chemins devaient se séparer définitivement sur cette terre, je n’aurais pas à regretter de ne pas avoir essayé. Cette pensée m’a profondément marqué. Nous parlons souvent du poids des choses que nous avons faites, mais nous parlons beaucoup moins du poids de celles que nous n’avons jamais osé faire. Ces conversations que nous gardons en nous, ces paroles que nous n’avons pas prononcées, ces gestes que nous avons remis à plus tard. Et parfois, nous ne réalisons même plus la place qu’ils occupent dans notre vie. J’ai compris quelque chose d’essentiel à travers cette expérience. Lorsque nous libérons de la place, nous en créons pour de nouvelles choses.
Cela paraît tellement simple. Pourtant, nous passons parfois des années à vouloir accueillir du nouveau sans jamais accepter de nous séparer de l’ancien. Nous voulons de nouvelles opportunités, mais nous conservons nos anciennes peurs. Nous voulons davantage de liberté, mais nous entretenons des habitudes qui nous emprisonnent. Nous voulons retrouver la paix, mais nous continuons à porter certaines rancunes. Je ne prétends pas que tout puisse être réglé par une simple décision. Certaines blessures demandent du temps, certaines relations ne peuvent pas être réparées par notre seule volonté et certaines situations exigent même que nous apprenions à poser des limites. Mais il existe aussi des choses que nous pouvons accomplir aujourd’hui, et nous le savons. Au fond de nous, nous le savons depuis longtemps.
L’automne n’est peut-être pas seulement la saison où les arbres se dépouillent. C’est aussi celle où nous pouvons apprendre à faire de la place.
Je ne sais pas où tu te trouves au moment où tu lis ces lignes. Peut-être dans un train, entre deux rendez-vous, dans ton bureau ou simplement chez toi, avec quelques minutes devant toi. Mais j’aimerais te proposer quelque chose. Pas une grande résolution pour 2027, pas une nouvelle méthode pour devenir plus productif, simplement un exercice.
Prends une feuille blanche. Une vraie feuille A4, pas une note supplémentaire dans ton téléphone, perdue entre une liste de courses et quelques rappels que tu ne regarderas probablement plus. Une feuille que tu pourras toucher, écrire et placer quelque part dans ton quotidien. Sur cette feuille, j’aimerais que tu notes les choses essentielles que tu ne veux plus reporter à l’année prochaine. Pas cinquante objectifs, pas une liste interminable qui deviendra une nouvelle source de pression, seulement quelques décisions importantes. Celles qui occupent encore une place dans ton esprit. Un appel, une lettre, une rencontre, une conversation, un projet, une décision que tu sais nécessaire ou peut-être même quelque chose que tu dois simplement accepter de laisser derrière toi. Écris-les, puis place cette feuille à un endroit où tu pourras la voir chaque jour jusqu’au 31 décembre 2026. Tu peux aussi la photographier et la conserver comme fond d’écran sur ton téléphone. Non pas pour te rappeler constamment ce que tu n’as pas encore accompli, mais pour ne pas oublier ce que tu as choisi de ne plus reporter. Et surtout, avance. Une chose après l’autre, sans chercher à tout résoudre en une semaine. Il reste encore du temps, assez pour certaines décisions, assez pour quelques gestes, assez, peut-être, pour accomplir quelque chose que tu repousses depuis des années.
Si tu souhaites partager cette démarche avec moi, tu peux m’envoyer quelques mots, ou même une photographie de ta feuille, à contact@visionsauvage.com. Je prendrai plaisir à découvrir ce que cette réflexion aura fait naître chez certains d’entre vous. Et peut-être que le simple fait d’écrire à quelqu’un ce que nous avons décidé d’accomplir constitue déjà une première manière de nous engager.
Ce matin, lorsque j’ai refermé mon armoire après avoir sorti ma polaire, je n’imaginais pas que ce simple geste allait m’amener à écrire toutes ces lignes. Mais c’est souvent ainsi que naissent mes chroniques. Une observation, une pensée, un détail du quotidien qui finit par ouvrir une réflexion beaucoup plus grande. Dans quelques semaines, je ressortirai probablement mes gants pour mes marches matinales. Le froid sera plus présent, les journées continueront à raccourcir et quelque part en montagne, mon vieux noyer aura perdu presque toutes ses feuilles. Je sais déjà que je m’arrêterai quelques instants pour le regarder. Il sera là, fidèle à lui-même, prêt à traverser une nouvelle saison. Il n’essaiera pas de retenir ses feuilles, ni de prolonger artificiellement l’été. Il acceptera simplement ce qui vient. Et je trouve qu’il y a quelque chose de profondément juste dans cette manière d’exister.
Nous aussi, nous avons besoin d’apprendre à reconnaître nos saisons. Celles où nous construisons, celles où nous récoltons, celles où nous devons nous arrêter et celles où il est temps de laisser tomber ce qui n’a plus besoin de nous accompagner. Je ne sais pas ce que 2027 nous réserve, mais je sais que nous pouvons encore choisir la manière dont nous terminons 2026. Alors, avant que les dernières feuilles ne tombent, peut-être serait-il temps de regarder ce que nous portons encore inutilement, de faire cet appel, d’écrire cette lettre, de prendre cette décision ou simplement de déposer ce poids que nous traînons depuis trop longtemps.
Car certaines choses ne doivent pas nécessairement nous accompagner dans la saison suivante. L’automne n’est peut-être pas seulement la saison où les arbres se dépouillent. C’est aussi celle où nous pouvons apprendre à faire de la place. Et parfois, ce que nous acceptons de laisser derrière nous est précisément ce qui nous permettra d’accueillir ce qui vient.
J.W
Quand une voix touche le cœur, celle-ci résonne dans les montagnes.







