Chronique
L’amour, malgré tout
À quel moment avons-nous commencé à considérer celui qui pense différemment comme notre ennemi ?

Je regarde notre monde et, depuis quelque temps, une question revient régulièrement dans mes pensées. À quel moment avons-nous commencé à considérer celui qui pense différemment comme notre ennemi ? Le 17 octobre, les images venues de Paris ont une nouvelle fois attiré mon attention. Des manifestations, des tensions, des scènes de violence et de destruction. Derrière ces images, des revendications, des colères, des histoires humaines que quelques secondes de vidéo ne suffisent certainement pas à raconter. Je ne souhaite pas écrire une chronique politique. Je n'ai ni la prétention d'être un spécialiste de ces questions, ni celle de pouvoir expliquer en quelques lignes les fractures qui traversent notre société. Mais je ne peux pas non plus regarder ce qui se passe autour de moi sans m'interroger sur ce que nous sommes progressivement en train de devenir. J'ai parfois l'impression que nous ne savons plus nous rencontrer sans commencer par chercher ce qui nous sépare. Il faudrait choisir un camp, prendre position, annoncer ses convictions avant même d'avoir commencé à discuter. Être de gauche ou de droite, appartenir à ceux qui pensent ceci ou à ceux qui défendent cela. Comme si notre identité devait désormais tenir dans une catégorie, une opinion ou une frontière invisible. Et si nous refusons de choisir un camp, nous devenons suspects. On nous reproche de ne pas nous engager, de manquer de courage ou de vouloir ménager tout le monde.
Pourtant, depuis quand refuser de détester quelqu'un signifie-t-il que nous refusons de prendre position ? Je pense à Youssef, dix-huit ans, qui descend dans la rue avec sa colère et ses revendications. Je pense aussi à Jacques, agriculteur de troisième génération, qui regarde son exploitation et se demande peut-être comment il pourra encore transmettre ce que sa famille a construit. Je ne connais pas nécessairement leurs histoires. Je ne peux pas prétendre comprendre toutes leurs souffrances, ni affirmer que chacune de leurs revendications est juste. Mais je refuse de croire que leur appartenance à un camp suffise à déterminer la valeur de leur existence. Derrière une opinion, il y a un être humain. Derrière une colère, il peut y avoir une blessure. Derrière une revendication, il existe parfois des années de silence, de fatigue et cette impression de ne plus être entendu. Je ne crois pas que comprendre quelqu'un signifie nécessairement lui donner raison. Et je crois encore moins qu'aimer quelqu'un nous oblige à accepter ce qu'il fait. Mais il me semble que nous avons progressivement confondu ces choses.
Nous avons commencé à penser que pour défendre nos convictions, il fallait rejeter ceux qui ne les partageaient pas. Et parfois, je regarde autour de moi avec cette étrange impression que le peuple a divorcé. Des personnes qui partageaient autrefois une table ne parviennent plus à se parler. Des familles évitent certains sujets pour ne pas se déchirer. Des amis prennent leurs distances parce qu'ils ne votent pas de la même manière, ne partagent pas les mêmes convictions ou ne regardent pas les événements avec les mêmes yeux. Les frontières ne traversent plus seulement les pays. Elles traversent parfois nos maisons, nos relations et nos cœurs. Je me demande ce que nous avons perdu en chemin.
Derrière une opinion, il y a un être humain.
Il existe une expression ancienne que nous connaissons presque tous, « diviser pour mieux régner ». Elle traverse l'histoire et nous rappelle combien les divisions peuvent servir les intérêts du pouvoir. Je ne prétends pas qu'une volonté unique organiserait aujourd'hui toutes les fractures de notre société. Le monde est bien trop complexe pour être résumé de cette manière. Mais je constate que les discours qui opposent les individus, les groupes et les communautés occupent une place considérable dans notre quotidien. Les médias, les réseaux sociaux et désormais l'intelligence artificielle nous exposent à une quantité d'informations que nous n'avons parfois même plus le temps de comprendre. Certaines sont exactes, d'autres incomplètes, manipulées ou simplement fausses. Et au milieu de ce flot permanent, nos émotions peuvent prendre le dessus avant même que nous ayons pris le temps de réfléchir. Je le constate aussi dans ma propre vie.
Je peux lire une information et ressentir immédiatement de la colère. Je peux être profondément touché par une injustice, révolté par une violence ou blessé par le comportement de quelqu'un. Il m'arrive de juger trop rapidement, de laisser mes émotions prendre la place de ma réflexion et de regarder une personne à travers ce qu'elle représente plutôt qu'à travers ce qu'elle est. Je ne suis pas au-dessus de ces contradictions. Et c'est peut-être précisément pour cette raison que j'ai envie d'écrire aujourd'hui sur l'amour. Je sais que ce mot peut paraître naïf. Dans un monde où nous parlons de guerres, de violences, d'injustices, de précarité et de tensions politiques, venir expliquer que nous avons besoin d'amour pourrait sembler presque enfantin. Pourtant, je crois que nous n'avons jamais eu autant besoin de comprendre ce qu'il signifie réellement. Je ne parle pas de cet amour réduit à une émotion agréable, à une belle déclaration ou à quelques mots prononcés lorsque tout va bien. Je parle d'un amour qui nous demande quelque chose. Un amour qui nous oblige parfois à renoncer à notre orgueil, à écouter celui que nous préférerions faire taire, à reconnaître notre propre violence intérieure et à regarder notre prochain sans commencer par chercher ce qui le rend différent de nous. Et je me demande parfois pourquoi ce qui paraît si essentiel est devenu si difficile. Lorsque nous venons au monde, nous sommes entièrement dépendants des autres. Nous avons besoin d'être nourris, protégés, touchés, regardés et accueillis. L'amour et l'attachement participent profondément à notre construction.
Bien sûr, tous les enfants ne reçoivent pas cet accueil. Certains découvrent très tôt l'absence, la violence ou le rejet. Et nous savons combien ces blessures peuvent accompagner un être humain pendant des années. Mais cela ne fait que renforcer ma conviction. Nous avons besoin d'amour pour grandir, et parfois encore davantage pour nous reconstruire. Je peux en témoigner à travers ma propre histoire. Si je suis aujourd'hui debout, si j'ai pu traverser certaines blessures, des violences, des injustices et des moments où ma propre existence semblait fragilisée, c'est aussi parce que j'ai rencontré l'amour. Pas un amour théorique. Un amour qui m'a rejoint là où j'étais, qui m'a permis de retrouver une dignité, une espérance et progressivement cette capacité à regarder ma vie autrement. Ma foi occupe une place centrale dans cette reconstruction. Je crois en un Dieu dont l'amour ne se limite pas à ceux qui le mériteraient. Et plus j'avance dans ma vie, plus je réalise combien il est difficile de vivre réellement selon cette conviction. Parce qu'il est relativement facile d'aimer celui qui nous aime. Il est agréable d'aimer celui qui partage nos valeurs, nous respecte, nous encourage et nous ressemble. Mais qu'en est-il de celui qui nous méprise ? De celui qui nous humilie ? De celui qui nous vole, nous menace ou nous fait subir une injustice ? Comment aimer quelqu'un qui semble précisément refuser de nous aimer ? Je repense souvent à cet enseignement dans les écritures qui nous invite à aimer nos ennemis.
Nous pouvons entendre ces paroles comme une belle idée spirituelle. Mais lorsque nous sommes réellement confrontés à l'injustice, elles prennent une tout autre dimension. Aimer son ennemi devient alors quelque chose de profondément exigeant. Cela ne signifie pas renoncer à la justice, laisser quelqu'un nous maltraiter ou refuser de protéger ceux qui nous sont confiés. Aimer ne veut pas dire tout accepter. Il existe des limites à poser, des violences à arrêter et des responsabilités à faire respecter. Mais il y a une différence immense entre combattre une injustice et laisser la haine devenir le moteur de notre existence. Et c'est précisément cette différence qui m'interpelle.
Aimer nous oblige à rester humains là où nos émotions nous pousseraient parfois à ne plus l’être.
Je crois que la haine peut nous donner momentanément une impression de puissance. Elle rassemble parfois des personnes autour d'un ennemi commun, elle donne une direction à la colère et nous persuade que nous sommes du bon côté. Mais que reste-t-il lorsque cette haine commence à nous habiter ? Que devient notre capacité à écouter, à comprendre, à reconnaître l'humanité de celui que nous combattons ? Et surtout, que devenons-nous nous-mêmes ? Je ne crois pas que l'amour soit une faiblesse. Je commence même à penser qu'il exige parfois davantage de courage que la colère. Parce qu'il est tellement plus facile de répondre à une humiliation par une humiliation, de rendre le mal pour le mal ou de se protéger derrière un jugement définitif. Aimer nous oblige à rester humains là où nos émotions nous pousseraient parfois à ne plus l'être. Et lorsque je réalise à quel point cet exercice est difficile, je me demande si cette difficulté ne cache pas justement quelque chose de précieux. Nous avons tendance à rechercher ce qui nous semble accessible, confortable et immédiatement réalisable. Mais certaines des choses les plus importantes de notre existence exigent de traverser nos propres résistances. Pardonner peut demander des années. Se réconcilier exige parfois de faire le premier pas sans savoir comment l'autre nous accueillera. Écouter quelqu'un avec lequel nous sommes profondément en désaccord peut nous obliger à remettre en question certaines de nos certitudes. Et choisir de ne pas haïr celui qui nous a blessés peut devenir un combat intérieur que personne ne verra jamais.
Peut-être que le trésor se trouve précisément là. Non pas dans une victoire sur notre prochain, mais dans cette liberté intérieure qui nous permet de ne plus être gouvernés par notre ressentiment. Je ne veux pas devenir un homme qui regarde le monde uniquement à travers ce qui l'indigne. Je veux pouvoir reconnaître les injustices, défendre ce qui me semble juste, protéger ceux qui en ont besoin et prendre mes responsabilités, sans laisser mon cœur devenir prisonnier de la haine. Et je ne veux pas non plus que ma foi devienne une manière de me placer au-dessus des autres. Si je parle d'amour aujourd'hui, c'est parce que j'ai encore tellement à apprendre dans ce domaine. Il m'arrive de manquer de patience, de juger, de me refermer et de ressentir cette animosité que je voudrais pourtant ne pas laisser grandir. Je connais la distance qui peut exister entre nos convictions et notre manière de vivre. Mais je crois qu'il est important de continuer à marcher dans la direction de ce que nous voulons devenir. Alors, lorsque quelqu'un me demande de quel côté je suis, je me pose désormais une autre question. Pourquoi faudrait-il que ma réponse commence nécessairement par la gauche ou par la droite ? Je peux avoir des convictions politiques, des opinions sur l'économie, la société, la sécurité ou la justice. Je peux voter, m'engager, être en désaccord et défendre ce qui me semble important.
Mais pourquoi ces positions devraient-elles déterminer les personnes que je suis encore capable d'aimer ? Et si ma politique de cœur était d'abord l'amour de mon prochain ? Est-ce que cela ferait de moi un homme naïf ? Peut-être que certains le penseront. Peut-être que d'autres considéreront cette conviction comme insuffisante face aux réalités du monde. Je peux comprendre leurs objections.
Je veux croire que nous pouvons être profondément différents sans devoir nous détester.
L'amour ne remplace pas les institutions, les lois, la justice ou les décisions nécessaires pour protéger une société. Mais je me demande ce que deviennent ces mêmes institutions lorsqu'elles perdent progressivement leur capacité à reconnaître la dignité humaine. Je ne prétends pas posséder une solution aux fractures de notre époque. Je n'ai pas écrit ces lignes pour expliquer comment gouverner un pays, résoudre un conflit ou réconcilier des peuples entiers. Je les ai écrites parce que je regarde autour de moi et que je ne veux pas m'habituer à voir des êtres humains devenir ennemis simplement parce qu'ils ne pensent plus de la même manière. Je refuse de croire que nous soyons condamnés à vivre derrière ces frontières invisibles. Je veux encore croire à la réconciliation. À cette possibilité de se retrouver autour d'une table, d'écouter une histoire que nous ne connaissions pas, de reconnaître une souffrance sans nécessairement partager toutes les conclusions de celui qui nous la raconte. Je veux croire que nous pouvons être profondément différents sans devoir nous détester. Et surtout, je veux continuer à apprendre à aimer.
Pas seulement lorsque cela me vient naturellement. Pas seulement lorsque cela ne me coûte rien. Mais aussi lorsque mes émotions, mon orgueil ou mes blessures me poussent dans la direction opposée. Je ne sais pas où tu te trouves au moment où tu lis ces lignes, ni ce que les événements de ces dernières semaines ont pu provoquer en toi. Peut-être as-tu toi aussi perdu une relation à cause d'un désaccord. Peut-être qu'une conversation familiale est devenue impossible, qu'une amitié s'est éloignée ou qu'une personne que tu aimais autrefois est désormais devenue quelqu'un que tu évites. Je ne te demanderai pas de renoncer à tes convictions. Je ne te demanderai pas non plus de retourner dans une relation qui te mettrait en danger. Mais peut-être pouvons-nous commencer par nous poser une question plus intime. Sommes-nous encore capables de regarder celui qui pense différemment sans lui retirer une part de son humanité ? Je crois que notre monde a besoin de justice, de vérité, de courage et de responsabilité.
Mais je crois aussi que toutes ces choses risquent de perdre quelque chose d'essentiel lorsqu'elles ne sont plus accompagnées par l'amour. Alors oui, si croire encore à l'amour de mon prochain fait de moi un naïf, je suis prêt à accepter ce regard. Je préfère continuer à apprendre cet amour, avec toutes mes imperfections, plutôt que de devenir un homme qui aurait appris à justifier sa haine. Car je suis convaincu d'une chose.
Le véritable courage n'est peut-être pas toujours de vaincre celui qui nous fait face, mais de refuser de perdre notre capacité à l'aimer. Et dans un monde qui nous demande constamment de choisir un camp, peut-être que notre plus grande liberté sera de ne jamais oublier que, de l'autre côté, il y a encore un être humain.
J.W
Quand une voix touche le cœur, celle-ci résonne dans les montagnes.

L’amour, malgré tout
À quel moment avons-nous commencé à considérer celui qui pense différemment comme notre ennemi ?

L’automne arrive
L’automne n’est peut-être pas seulement la saison où les arbres se dépouillent. C’est aussi celle où nous pouvons apprendre à faire de la place.

Face à face
À 15 h 56, l’avion touche le sol de Keflavík.




