Chronique
Face à face
À 15 h 56, l’avion touche le sol de Keflavík.

Il est 14 heures. Je regarde par le hublot cet immense carton que Charles m’a soigneusement préparé, avec toutes les protections nécessaires pour protéger le gravel qui m’accompagnera, tel un fidèle destrier, durant les prochains jours. J’attends que le voyant s’éteigne pour détacher ma ceinture. J’ouvre ma tablette et déplie une carte de l’Islande fraîchement achetée chez Payot. Elle sent encore le neuf. Je connais mes premières étapes, ainsi que l’endroit où je poserai ma tente ce soir. Pour le reste, il faudra avancer. Nous sommes le 7 octobre 2022 et je m’apprête à vivre une immersion avec la nature et, surtout, avec moi-même. Cette terre a une signification particulière pour moi. Six ans plus tôt, le premier jour de l’année, je randonnais avec Loïc au cœur d’une vallée islandaise pour rejoindre des sources d’eau chaude. Le chemin était recouvert d’un manteau blanc. Nous étions loin de toute civilisation lorsque quelque chose s’est imposé à moi avec une étrange évidence : à mon retour, je devais donner ma lettre de démission. Quitter ma sécurité, écouter ce qui brûlait réellement dans mon cœur. Donner une chance à ces projets que je portais depuis longtemps sans avoir encore trouvé le courage de les rendre vivants.
Mais cette histoire mérite probablement une chronique à elle seule.
À 15 h 56, l’avion touche le sol de Keflavík. Depuis le hublot, j’aperçois cette terre que je connais déjà et que j’ai pourtant l’impression de découvrir une nouvelle fois. Une seule envie m’habite : récupérer mon vélo et commencer. Il est sain et sauf : la technique a fonctionné. Merci Charlie. Je trouve un container où je peux tranquillement le remonter et répartir mes affaires dans mes sacoches. Quelques minutes plus tard, les portes s’ouvrent, première rafale en pleine face. Mon corps se refroidit en quelques secondes. Je ne le sais pas encore, mais ce vent deviendra l’un des personnages principaux de mon voyage. Certains jours, il me poussera dans le dos et m’offrira des kilomètres presque gratuitement. Quelques heures plus tard, il pourra se retourner contre moi et reprendre tout ce qu’il m’avait donné. Peut-être était-ce finalement une assez bonne introduction à ce qui m’attendait.
Seulement, je refuse de construire cela depuis mon bureau.
Le vélo chargé, je commence mes premiers kilomètres. Vent de face, évidemment. Une playlist dans mes écouteurs filaires, le froid qui paralyse mes mains pendant les trente premières minutes et, tout autour de moi, cette beauté presque irréelle. Très vite, j’oublie le froid, je me sens libre. Mon corps est devenu mon moteur et mes jambes vont devoir tenir. Selon mon GPS, il me reste environ cinq heures avant le premier endroit où j’ai prévu de passer la nuit. Je découvre aussi les premières règles de ce voyage. Certaines choses devront rester accessibles sans que je vide mes sacoches toutes les trois minutes. Ma Gore-Tex, mon pantalon de pluie et mes gants d’hiver deviennent rapidement mes inséparables. La météo islandaise semble incapable de choisir une saison. En l’espace d’une heure, je peux avoir de la pluie, du soleil et de la neige. J’enlève mes couches, je les remets, puis je recommence. Au bout de quelques heures, le mouvement devient presque automatique. Et lorsque le corps trouve son rythme, l’esprit commence à prendre davantage de place. Je pense beaucoup. À certains moments, je crie de joie de toutes mes forces. Personne ne me voit, personne ne m’entend, peut-être un renard polaire quelque part, peu importe, ce voyage est ma retraite. Mais il est aussi la naissance d’un projet que je porte depuis longtemps. Je veux créer des retraites au cœur de l’Islande. Des immersions capables d’extraire, pendant quelques jours, une personne de son environnement habituel pour lui permettre de reprendre son souffle, de prendre du recul et, peut-être, de retrouver une direction. Seulement, je refuse de construire cela depuis mon bureau. Je dois être le premier participant. Je dois connaître chaque route, chaque étape, chaque endroit où dormir, chaque source d’eau chaude. Je dois connaître les kilomètres, le froid, le vent, la fatigue, les moments de joie et ceux où l’on se demande pourquoi on est venu. Comment pourrais-je demander à quelqu’un de traverser quelque chose que je n’ai jamais accepté de traverser moi-même ? Alors ces premiers kilomètres prennent une autre signification. Je ne suis plus seulement en train de pédaler, je pose une première pierre.
Depuis longtemps, je suis convaincu qu’il arrive un moment dans l’existence où certains de nos repères cessent de fonctionner. Le travail que nous supportions devient pesant. Le couple peut devenir fragile, le cercle autour de nous se resserre. Certaines certitudes disparaissent, le souffle devient plus court et une question que nous avions réussi à tenir à distance commence à remonter : Qu’est-ce que je suis en train de faire de ma vie ? Parfois, la fuite paraît même devenir une option. J’ai toujours été fasciné par ce moment, pas par l’effondrement lui-même, mais par ce qui peut arriver ensuite. Le second souffle, celui qui nous rappelle la fougue que nous avions peut-être plus jeunes, notre joie de vivre, notre capacité à rêver, à essayer, à recommencer. Je ne crois pas qu’il existe une méthode universelle pour le retrouver. Je crois encore moins qu’il faille mettre tout le monde dans les mêmes conditions pour provoquer un changement. Chaque personne est différente, chaque combat l’est aussi. C’est précisément pour cela que l’idée de la retraite me touche autant. Se mettre à part, arrêter volontairement le mouvement. Quitter pendant quelques jours ses repères habituels pour entendre ce que le bruit recouvrait.
C’est précisément ici que j’ai posé une pierre.
Ce choix est beaucoup plus difficile qu’il n’y paraît. Nous disons que nous manquons de temps, ce qui est parfois vrai. Mais il y a peut-être autre chose aussi : la peur de nous retrouver face à nous-mêmes. La peur de découvrir ce qui remonte lorsque plus rien ne nous distrait, la peur de laisser sortir ce magma que nous avons parfois passé des années à contenir. J’ai organisé ma première immersion au cœur des montagnes suisses en 2007, sans imaginer un seul instant que cette manière d’accompagner l’humain deviendrait, près de vingt ans plus tard, l’un des piliers de ma vie. Au fil des années, j’ai observé des transformations que je n’aurais jamais pu provoquer par de simples paroles. Je ne transforme personne, je ne veux d’ailleurs pas avoir cette prétention. Je peux simplement créer un cadre, marcher à côté, poser certaines questions, provoquer parfois un déplacement. Être un déclencheur, le reste appartient à celui qui décide d’avancer.
Les kilomètres défilent, je photographie énormément pour documenter, pour me souvenir, mais aussi parce que tenir un appareil photographique au milieu d’une nature aussi sauvage reste pour moi une grâce. Je croise peu de vélos, à vrai dire, je ne croise presque personne. Quelques chevaux islandais apparaissent régulièrement dans le paysage. Majestueux. Immobiles dans des conditions qui suffisent déjà à me faire remettre en question plusieurs de mes choix de vie. Puis vient une journée plus difficile que les autres. Après environ douze heures de vélo, mon genou commence à lâcher. Comme si mon accident de 2004 voulait soudain me rappeler qu’il avait réellement existé. Les ligaments déchirés appartiennent à mon passé, mais mon corps, lui, semble avoir conservé quelques archives. Il me reste environ deux heures avant l’endroit où je dois passer la nuit, je suis épuisé, il pleut, la nuit arrive et le froid avec elle. Ma frontale n’a presque plus de batterie, je réalise que j’aurais probablement dû installer une dynamo dans mon moyeu pour pouvoir recharger ma lampe plutôt que de penser uniquement à mon téléphone. Mon corps ne veut plus continuer, mes émotions prennent le dessus, je n’ai aucune envie de m’arrêter ici, au milieu de nulle part. Au loin, j’aperçois deux chevaux, ils s’approchent lorsque j’arrive à leur hauteur, je descends quelques instants du vélo et réalise que je boite. Je remonte, la douleur diminue légèrement, alors je continue. L’heure d’arrivée indiquée par mon GPS ne signifie plus grand-chose, j’ajouterai le temps qu’il faudra et évidemment, la question finit par arriver : Mais qu’est-ce qui m’a pris de vouloir organiser une retraite en Islande, en automne, avec un vélo musculaire ? Pendant quelques instants, je n’ai aucune bonne réponse. Puis je repense au projet, je ferme presque les yeux sur ce qui m’entoure et j’imagine d’autres personnes ici. Les futurs participants, les véhicules, les arrêts, les discussions, les silences. Je ne le sais pas encore, mais quelques mois plus tard, ma première retraite islandaise aura réellement lieu. Et aujourd’hui, chaque année, lorsque je repasse à cet endroit avec un groupe, quelque chose se produit en moi. Je me souviens, c’est ici, ici que j’ai eu mal, ici que j’ai douté, ici que j’aurais pu arrêter. C’est précisément ici que j’ai posé une pierre.
Ma foi occupe une place centrale dans cette manière de créer.
Nous voyons souvent un projet lorsqu’il existe déjà : un site internet, une entreprise, une œuvre, un voyage, une retraite, un livre. Nous voyons rarement ce qui l’a précédé, les kilomètres inutiles, les mauvaises décisions, les nuits trop courtes, les doutes, les échecs et tous ces moments où celui qui porte le projet ne sait même plus si ce qu’il imagine existera un jour ailleurs que dans sa tête. J’ai toujours eu cette envie de créer ce qui n’existe pas encore. J’avance, j’essaie, j’échoue, je recommence, je rééquilibre, puis j’avance encore. Ma foi occupe une place centrale dans cette manière de créer. Certaines directions naissent dans la prière, dans cette connexion au ciel, puis vient ma responsabilité : travailler, essayer, construire et donner une forme concrète à ce qui n’était encore qu’une conviction. La foi ne m’a jamais dispensé d’avancer, elle m’a souvent donné une raison de faire le premier pas. Au fil des jours, quelque chose change. Le vent reste le vent, la pluie reste la pluie, le froid ne devient pas soudainement agréable, mais mon rapport à eux change. Je cesse progressivement d’attendre que les conditions soient celles que j’avais imaginées. Peut-être que le véritable face-à-face était là depuis le début. Je croyais affronter l’Islande, le vent, le froid, la distance. En réalité, cette île me plaçait simplement devant moi-même, mes limites, mes peurs, mes contradictions, ma foi, et cette question : jusqu’où suis-je réellement prêt à aller pour ce que je dis porter dans mon cœur ? À la fin du voyage, je démonte mon vélo et le remets dans le grand carton qui l’avait transporté. Le vélo est presque le même, le carton aussi, moi, un peu moins. Je repense aux kilomètres, aux vêtements trempés, aux pages écrites sous la tente, aux chevaux, à mon genou, au vent et à cette sensation de liberté. Je savais surtout une chose : j’allais rentrer et construire cette retraite.
Depuis, l’Islande est devenue une terre d’accueil dans ma vie. J’y retourne à différentes saisons et elle ne me reçoit jamais de la même manière. Le jour presque infini de l’été, les couleurs de l’automne, la neige et les nuits de l’hiver, puis la terre qui réapparaît au printemps. Je pourrais parler de cette rencontre pendant des heures. J’écris les dernières lignes de cette chronique assis sur un banc, dans un jardin que j’aime particulièrement. Devant moi, un homme consulte plusieurs documents administratifs. Je ne sais absolument rien de sa vie, pourtant une pensée me traverse : peut-être aurait-il besoin, lui aussi, de reprendre son souffle. Pas nécessairement en Islande, pas nécessairement sur un vélo, simplement s’arrêter suffisamment longtemps pour retrouver un peu de latitude entre lui et sa propre vie. C’est peut-être cela que je cherche depuis toutes ces années : créer des espaces où l’on peut reprendre de la distance pour mieux revenir. Parce que chacun possède son propre vent de face. Parfois, il ressemble à un travail devenu trop lourd, à une relation qui s’effrite, à un rêve abandonné, à une fatigue dont nous ne parlons à personne ou simplement à cette étrange sensation d’être devenu spectateur de notre propre existence. Je croyais être parti en Islande pour reconnaître un itinéraire, je suis revenu avec bien davantage. Lorsque je repasse aujourd’hui sur certaines de ces routes avec ceux que j’accompagne, je reconnais parfois un virage, une montagne, deux chevaux peut-être, et quelque part au bord de cette route, je retrouve celui que j’étais en octobre 2022, seul sur son vélo, épuisé, trempé, doutant de tout sauf de cette conviction étrange qu’il fallait continuer. Certains projets commencent bien avant le jour où nous leur donnons un nom. Ils commencent parfois dans le froid, dans le doute et dans la solitude, lorsqu’il n’y a encore personne pour les voir.
Face au vent, face à nos peurs, face à nous-mêmes.
J.W
Quand une voix touche le cœur, celle-ci résonne dans les montagnes.










