Chronique

5:30

J’ai recommencé à me lever à l’aube.

Non, je vous rassure, ce n’est pas une nouvelle méthode Miracle Morning que je m’apprête à vous vendre. Je ne crois d’ailleurs pas beaucoup aux méthodes universelles. Bien entendu, j’ai lu des tonnes de livres sur le développement personnel. J’y ai trouvé des outils intéressants, parfois même précieux, mais j’ai aussi compris avec le temps qu’une méthode qui transforme la vie de quelqu’un peut parfaitement ne rien provoquer chez un autre. Il suffit de regarder ceux dont la créativité s’éveille le soir, ceux qui trouvent leurs meilleures idées lorsque tout le monde dort. Devraient-ils se sentir coupables de ne pas appartenir au club de ceux qui se lèvent avant le soleil ? Et moi, devrais-je me définir comme une poule alors que j’ai toujours affectionné les aigles ?

J’en ai essayé, des choses. Les bains froids dans le lac Léman à l’approche de l’hiver, les douches froides selon les périodes, l’écriture, les paroles valorisantes, les routines, les exercices de respiration. La liste est longue. Mon intention n’est certainement pas de tirer sur le développement personnel, ce serait assez paradoxal lorsque l’on connaît la place que le mentorat occupe dans ma vie. Je me méfie simplement des belles paroles lorsqu’elles deviennent des vérités absolues, de ces routines personnelles que l’on transforme en recettes universelles, jusqu’à persuader les autres que leur manière de vivre est mauvaise.

Quelque chose change dans mon état d’esprit, dans mes émotions.

À force, une étrange culpabilité peut s’installer. Comme si nous avions raté notre journée parce que nous ne nous étions pas levés à trois heures du matin pour courir quarante-cinq minutes sous la pluie avant de terminer par une douche glacée. Je crois davantage que chacun doit apprendre à connaître son rythme, son corps et ses besoins. Pour ma part, j’ai découvert quelque chose. L’aube produit sur moi une sensation particulière. Il existe, dans ces heures où presque tout le monde dort encore, une atmosphère que je ne retrouve à aucun autre moment. Quelque chose change dans mon état d’esprit, dans mes émotions. Une véritable foi s’installe, parfois même une forme d’adrénaline. Je me sens plus confiant, plus disponible, comme si quelques heures m’avaient été confiées avant que le monde ne commence à réclamer quelque chose de moi. J’ai toujours considéré les journées comme d’éternels recommencements. Pourtant, aucune ne ressemble véritablement à la précédente. Ce que je vais vivre aujourd’hui ne se reproduira jamais exactement de la même manière.

Il existe des journées paisibles, agréables, presque légères. Je les appelle mes journées de paix. Et puis il y a les autres. Celles qui se transforment en épreuves sans prévenir, celles qui nous défient, nous secouent, nous mettent face à l’inconfort. Certains jours, nos émotions boivent la tasse, la crainte arrive, l’angoisse s’installe, une mauvaise nouvelle tombe, un conflit éclate ou simplement quelque chose en nous vacille. Je me suis souvent demandé comment nous pouvions mieux nous préparer à ces batailles. Chaque matin, nous vérifions la météo. Nous voulons savoir s’il va pleuvoir, s’il fera froid, si le vent va souffler. Nous choisissons une veste, prenons un parapluie, adaptons nos chaussures. Nous avons appris à nous équiper pour affronter les éléments visibles. Pourtant, face aux tempêtes invisibles, j’ai parfois l’impression que nous partons encore complètement démunis.

Nous empruntons déjà des heures à celle qui vient de naître.

Vous connaissez peut-être cette sensation : ouvrir brutalement les yeux et comprendre que le réveil n’a pas sonné. Évidemment, cela arrive le jour où vous avez un rendez-vous important. En quinze minutes, vous accomplissez ce qui vous en demande normalement quarante-cinq. Vous sautez dans vos vêtements, quittez la maison, attrapez votre train ou enfourchez votre vélo avec l’ambition soudaine d’un cycliste professionnel. Votre belle chemise ou votre tee-shirt blanc commence à raconter publiquement l’effort que vous auriez préféré garder pour vous. Et commence alors la guerre contre l’horloge. Courir jusqu’au premier rendez-vous, courir jusqu’au suivant, regarder l’heure, accélérer, calculer, rattraper, toujours rattraper.

Un jour, alors que je me rendais justement à un rendez-vous important, je me suis rendu compte que je passais une partie considérable de ma vie à courir après le temps. Alors j’ai pris une décision assez simple : je ne me battrai plus avec lui. Le combat est beaucoup trop déloyal, personne ne gagne contre une horloge. J’ai donc décidé d’essayer autre chose. Plutôt que de courir derrière elle, j’ai tenté de la prendre par surprise, de garder un train d’avance. Accueillir ces vingt-quatre heures que la vie remet entre nos mains chaque jour comme une nouvelle possibilité de recommencer, de faire mieux, d’essayer encore. C’est probablement pour cela que l’aube compte autant pour moi. Lorsque je me lève avec le jour, même si je suis parfaitement à l’heure pour mes rendez-vous, j’éprouve parfois cette étrange sensation d’être déjà en retard. Si le jour me réveille, j’ai l’impression qu’il a gagné. Il a pris de l’avance sur moi. Et je sais déjà que je passerai une partie de la journée à essayer de le rattraper. Alors j’aime être là avant lui. L’attendre et lui dire bonjour.

Il y a d’ailleurs quelque chose d’étrange dans notre manière de considérer nos journées. Nous imaginons souvent que la nouvelle journée commence lorsque nous nous réveillons. Pourtant, elle a commencé bien avant notre réveil. À minuit, le mot lui-même le raconte : mi-nuit, le milieu de la nuit. Et pourtant, à cet instant précis, une nouvelle journée vient déjà de commencer. Lorsque nous faisons une soirée tardive, nous avons parfois l’impression de prolonger la journée qui vient de s’écouler. Mais d’une certaine manière, c’est l’inverse : nous empruntons déjà des heures à celle qui vient de naître. Je le ressens de plus en plus avec le temps. Je préfère aujourd’hui sacrifier une partie de ma soirée pour dormir plutôt que de voler des heures précieuses à mon lendemain.

Des batailles qui se gagnent avant même le lever du jour.

Encore une fois, ce choix m’appartient. Je ne crois pas que tout le monde doive vivre ainsi. Mais je sais désormais qu’il existe, pour moi, des batailles qui se gagnent avant même le lever du jour. Certaines décisions se prennent lorsque personne ne nous regarde. La discipline commence souvent là. Nous la considérons facilement comme une limitation de notre liberté. Être discipliné signifierait devenir rigide, coincé, presque militaire. Pourtant, je commence à penser exactement l’inverse. La discipline peut être la protection de notre liberté. Dire oui à quelque chose signifie parfois apprendre à dire non à autre chose. Et peut-être est-ce précisément ce qui nous dérange. Nous aimerions conserver toutes les possibilités ouvertes, goûter à tout, ne renoncer à rien, comme si la liberté consistait à ne jamais choisir. Mais à force de vouloir s’asseoir entre deux chaises, on finit rarement confortablement installé. Il existe un verset que j’aime particulièrement : « Que votre oui soit oui, et que votre non soit non. » Cette phrase me poursuit parce qu’elle parle aussi de cette capacité à prendre position dans sa propre vie.

Choisir, renoncer, s’engager.

La discipline n’est alors plus une prison. Elle devient une direction. Je ne me lève donc pas à 5h30 parce qu’un livre m’a expliqué que les gens qui réussissent se lèvent tôt. Je ne le fais pas parce que je crois qu’une douche froide, quelques affirmations positives et une course avant le lever du soleil vont miraculeusement transformer mon existence. Je me lève à cette heure parce que j’ai appris quelque chose sur moi. J’ai besoin de ce silence, j’ai besoin de ces minutes pendant lesquelles personne ne m’attend encore. J’ai besoin de préparer mon esprit comme je préparerais mon sac avant de partir en montagne, sans savoir exactement quelle météo m’attend là-haut. Parce que la journée viendra avec ce qu’elle aura décidé de m’apporter. Peut-être sera-t-elle douce, peut-être me mettra-t-elle à l’épreuve, je ne peux pas tout prévoir et je ne peux certainement pas tout contrôler. Mais je peux choisir la manière dont je vais aller à sa rencontre. Trouver son propre rythme devrait peut-être être un non-négociable avec soi-même. Non pas celui qu’un livre, un mentor ou une vidéo nous impose, mais celui qui nous permet de prendre réellement soin de notre vie et de ce que nous voulons en faire.

Demain matin, il sera 5h30. Le réveil sonnera, mes yeux seront probablement déjà ouverts. Quelque part derrière la nuit, le jour commencera doucement à apparaître. Cette fois encore, j’aurai envie d’être là avant lui, pour lui dire bonjour.

J.W

Quand une voix touche le cœur, celle-ci résonne dans les montagnes.