Chronique

Le vide

J’avais supprimé les réseaux sociaux. Je ne savais pas encore tout ce qui allait revenir à leur place.

Les premiers jours, j’ai continué à chercher quelque chose qui n’existait plus. Pas consciemment. C’était presque mécanique. Dans une file d’attente, à la terrasse d’un café, dans le train, entre deux rendez-vous, le soir quelques minutes avant de dormir, parfois même au milieu d’une conversation lorsque l’autre personne s’absentait quelques secondes, ma main descendait vers ma poche. Je sortais mon téléphone, et puis rien. Instagram n’était plus là, Facebook non plus. Plus de stories à regarder, plus de publications à faire défiler, plus de vies à observer pendant quelques secondes avant de passer à la suivante. Je reposais alors mon téléphone et quelque chose d’étrange apparaissait. Du vide. Je crois que c’est là que j’ai commencé à comprendre ce que j’avais réellement supprimé cette nuit-là dans ce chalet. Je pensais avoir supprimé des réseaux sociaux. En réalité, j’avais supprimé la manière dont je remplissais presque tous les espaces morts de ma vie. Ces quelques minutes dans le train, ces trente secondes dans un ascenseur, l’attente d’un café, un moment seul à une table, un passage aux toilettes, un feu rouge, une pensée qui tarde à venir lorsque j’écris. Nous parlons beaucoup du temps que nous passons sur nos téléphones. Deux heures, trois heures, quatre heures par jour. Mais je ne suis pas certain que le plus inquiétant soit le nombre d’heures.

Parfois je refermais le téléphone pour le reprendre quelques secondes plus tard, mon cerveau cherchait sa dose.

Ce qui m’interroge aujourd’hui, c’est ce que nous avons fait de toutes ces petites secondes qui autrefois ne servaient à rien. Nous les avons remplies. On ne veut plus attendre, on ne veux plus s’ennuyer, on ne regarde plus par la fenêtre d’un train sans avoir quelque chose à faire. On ne désire plus être seul avec soi-même. Lorsque j’ai supprimé mes réseaux sociaux, tous ces petits espaces sont revenus. Au début, ils étaient inconfortables. Je prenais mon téléphone sans savoir pourquoi. Je déverrouillais l’écran, je regardais mes messages, la météo, mes mails. Parfois je refermais le téléphone pour le reprendre quelques secondes plus tard, mon cerveau cherchait sa dose. Pas forcément une publication précise, pas forcément une personne. Quelque chose, une nouveauté, une stimulation, une interruption. N’importe quoi qui puisse m’éviter de rester quelques secondes là où j’étais. Puis les jours sont devenus des semaines et quelque chose a commencé à changer, très lentement.

Je me suis remis à regarder autour de moi. Cela paraît presque ridicule à écrire, mais j’ai recommencé à regarder les gens dans le train, les bâtiments derrière la vitre, la lumière sur une façade, un homme qui attend quelqu’un sur un quai, une femme qui lit un livre, les montagnes au loin lorsque le ciel est suffisamment clair. J’ai recommencé à marcher sans forcément sortir mon téléphone, à boire mon latte sans avoir besoin de poser un écran à côté de la tasse, à attendre, à m’ennuyer. Et l’ennui, que j’avais probablement commencé à considérer comme quelque chose d’inutile, s’est révélé être un endroit étrange. Parce qu’au milieu de cet ennui, mes pensées ont recommencé à aller quelque part. Pas très loin au début. Une idée, un souvenir, une question, puis une autre. Des pensées qui n’avaient aucune utilité immédiate, qui ne méritaient pas forcément d’être publiées, qui n’avaient pas besoin de devenir une story, une photographie ou une phrase. Elles pouvaient simplement exister.

Je pensais être inspiré. Mais avec le recul, je me demande parfois si je n’étais pas surtout saturé.

Je crois que c’est cela qui m’a le plus surpris. Pendant des années, j’avais cru que les réseaux sociaux nourrissaient ma créativité. Après tout, j’y découvrais des photographes, des auteurs, des lieux, des musiques, des histoires. J’avais accès en permanence au travail des autres, à leurs idées, à leurs univers. Je pensais être inspiré. Mais avec le recul, je me demande parfois si je n’étais pas surtout saturé. Parce qu’il existe peut-être une différence immense entre être inspiré et être constamment stimulé. L’inspiration laisse de la place. La stimulation la remplit. Et pour créer, il faut peut-être justement qu’il reste quelque chose de vide. Une page, une heure, un trajet, une soirée, un silence suffisamment long pour qu’une pensée qui nous appartient puisse enfin arriver jusqu’à nous. Je repense souvent à cette première nuit dans ce chalet, à cette petite lampe sur la table, au vieux radiateur électrique qui me chauffait les pieds, à cette connexion Internet inexistante, à ce téléphone devenu presque inutile. Je croyais alors que le silence se trouvait là-bas, quelque part au milieu des montagnes. Je pensais qu’il fallait partir loin pour le retrouver. Mais les semaines qui ont suivi m’ont appris autre chose. Le silence n’était pas dans le chalet, le chalet avait simplement retiré suffisamment de bruit pour que je puisse enfin l’entendre.

Depuis, le monde n’est évidemment pas devenu silencieux. Mon téléphone est toujours là, mes mails aussi. Mon travail, les messages, les rendez-vous, les obligations, la vitesse d’une vie qui reprend immédiatement ses droits lorsque l’on redescend de la montagne. Je ne suis pas devenu un ermite, je n’ai pas décidé de vivre dans une cabane sans électricité et je ne crois pas que la technologie soit notre ennemie. Mais quelque chose a changé. Aujourd’hui, lorsque quelques minutes de vide apparaissent dans ma journée, j’essaie de ne plus les considérer immédiatement comme un problème à résoudre. Parfois, je laisse mon téléphone dans ma poche. J’attends, je regarde, je pense, je ne fais rien. C’est étonnamment difficile et peut-être que c’est précisément pour cette raison que cela devient précieux. Parce que je commence à me demander si notre liberté ne se joue pas aussi là, dans ces quelques secondes où personne ne nous demande rien, où aucun algorithme ne choisit la prochaine chose que nous allons regarder, où aucune notification ne décide de l’endroit où notre attention doit se poser. Quelques secondes qui ne produisent rien, qui ne rapportent rien, qui ne montrent rien. Quelques secondes qui nous appartiennent encore. Je pensais que cette expérience allait m’apprendre à vivre sans les réseaux sociaux. Je me trompais, elle est en train de m’apprendre quelque chose de beaucoup plus difficile. À ne pas avoir peur du vide.

J.W

Quand une voix touche le cœur, celle-ci résonne dans les montagnes.