Chronique

Exister

Un enfant ne demande pas comment fonctionne notre société.

Ce long fleuve tranquille ne m’intéresse pas.

J’ai besoin que la vie bouge, qu’elle me surprenne, parfois qu’elle me bouscule. J’aime cette vie mouvementée qui nous oblige à continuer malgré la fatigue qui s’installe avec le temps. Pourtant, quelque chose a changé. Les années passent et je ressens de plus en plus ce besoin étrange de ne pas laisser mes journées se ressembler. Alors j’essaie de prendre des chemins différents. Je préfère parfois le vélo à la voiture, simplement pour sentir l’air froid sur mon visage. Je pars marcher, je m’arrête, j’écris. Je cherche probablement à ralentir tout en continuant d’avancer.

Pourquoi cette obsession de vouloir se sentir vivant sur cette terre ? Hier soir, une petite voix naïve m’a posé une question. « Pourquoi devons-nous travailler ? Pourquoi ne pouvons-nous pas passer nos journées ensemble ? » Je suis resté avec cette question. Elle paraît presque ridicule lorsqu’on la regarde avec nos yeux d’adultes, parce que nous connaissons immédiatement les réponses. Il faut travailler pour vivre, payer la maison, remplir le frigo, préparer demain, assumer nos responsabilités. Mais un enfant ne demande pas comment fonctionne notre société. Il demande pourquoi nous avons accepté qu’elle fonctionne ainsi.

Je suis censé être le capitaine de mon âme, mais est-ce que je prends réellement soin de mon navire ?

Ce matin, j’y repense en écrivant. Sans wifi, sans notifications. Juste quelques pensées qui arrivent les unes après les autres et que j’essaie de ne pas interrompre. Cette introspection du matin est devenue importante dans ma vie, elle prend du temps, parfois beaucoup trop de temps. Mais mon inspiration semble en avoir besoin. J’observe autour de moi, un rat vient boire dans l’eau accumulée sous un pot de fleurs. Je le regarde quelques secondes. L’histoire de l’homme nous a appris à le voir comme un nuisible, presque comme un ennemi. La peste, les maladies, la saleté. Pourtant, là, devant moi, il boit simplement de l’eau et disparaît dans la végétation. Il n’a pas l’air de faire beaucoup de mal à cette forêt.

C’est peut-être cela aussi qui me plaît lorsque j’écris. Pouvoir perdre quelques minutes à regarder un rat boire sans avoir besoin d’en faire quelque chose. Parce que, justement, je commence à avoir un problème avec les minutes. J’entame les derniers mois de la dernière année de ma trentaine. Il n’y a pas si longtemps, j’avais vingt ans. En tout cas, c’est l’impression que j’en ai. Je comptais les années, puis les dizaines. Maintenant, je commence parfois à compter ce qu’il me reste.

Cela va vite, terriblement vite.

Et cette sensation modifie ma relation au temps. Je supporte moins facilement de le gaspiller. Je préfère le vélo à la voiture, suis-je simplement devenu vieux ? Ma patience est-elle devenue tellement limitée que je ne veux plus abandonner mes minutes dans les bouchons ? Si le temps vaut de l’or, peut-être devrais-je commencer à le gérer comme tel. Devenir un meilleur gestionnaire, un meilleur investisseur. Pas de mon argent, de mon temps. Je suis censé être le capitaine de mon âme, mais est-ce que je prends réellement soin de mon navire ? De mes voiles ? Est-ce que je sais seulement dans quelle direction je navigue ?

une petite maison, quelques affaires, la montagne, l’amour, de l’eau fraîche, vivre léger.

Nous parlons énormément de réussite, nous parlons d’argent, de liberté, de carrière, de maison, de voyages, d’investissements. Nous calculons ce que nous gagnons, ce que nous possédons, ce que nous pourrions encore obtenir. Mais nous comptons rarement le nombre d’années que nous échangeons pour obtenir tout cela. Et pourtant, le monde accélère. Nous avons construit des machines capables de nous faire gagner du temps, puis nous utilisons le temps gagné pour produire davantage, écrire davantage, publier davantage, consommer davantage. Les algorithmes apprennent ce que nous aimons. Ils nous montrent ceux qui pensent comme nous, ceux qui vivent comme nous, ceux qui désirent les mêmes choses que nous. Peu à peu, des frontières invisibles apparaissent. Nous avons l’impression d’avoir accès au monde entier alors que nous évoluons parfois dans une pièce de plus en plus petite. Et au milieu de tout cela, nous cherchons le bonheur, c’est étrange, le bonheur. Tout le monde le veut, mais personne ne semble réellement capable d’expliquer à quoi il ressemble.

Pendant longtemps, j’ai aimé cette idée très romantique selon laquelle il suffirait de se débarrasser du superflu, une petite maison, quelques affaires, la montagne, l’amour, de l’eau fraîche, vivre léger. Ne plus se laisser happer par la vitesse du monde. Il y a encore une partie de moi qui croit profondément à cela, pourtant, quelque chose me gêne. La quête du bonheur consiste-t-elle réellement à être libre de tout ? À errer de jour en jour sans contrainte, sans défi, sans ambition ? Si demain je n’avais plus besoin de travailler, plus rien à construire, aucune montagne à gravir, est-ce que je serais réellement plus heureux ? Je n’en suis pas certain. Parce que je crois aussi profondément au mouvement, au rêve, à l’effort, à cette sensation particulière d’avoir quelque chose devant soi qui nous oblige à grandir. Et c’est précisément là que mes certitudes commencent à se mélanger. Au cours de certains de mes derniers accompagnements, j’ai été frappé par cette quête presque viscérale de liberté financière. Pour certains, elle semble représenter la première étape indispensable avant toutes les autres. Gagner suffisamment, investir suffisamment, ne plus dépendre de personne, pouvoir enfin décider. J’écoute cette réponse sans chercher immédiatement à la contredire. Pourquoi ce besoin est-il parfois si violent ? Pourquoi imaginons-nous si facilement que notre vie commencera réellement lorsque notre compte bancaire affichera un certain chiffre ? Ce qui rend cette question encore plus intéressante, c’est que j’accompagne également des personnes qui ont de l’argent et leur discours n’est pas forcément celui auquel on pourrait s’attendre. Je ne cherche pas à savoir qui a tort ou qui a raison, cette position ne m’intéresse pas. Celui qui manque d’argent ne regarde évidemment pas la liberté financière depuis le même endroit que celui qui n’a plus besoin de regarder le prix de ce qu’il achète. Tout dépend de l’endroit depuis lequel nous observons la montagne. Mais derrière les différences de moyens, de parcours et de statut, je retrouve souvent quelque chose de beaucoup plus profond.

Une question d’identité. Qui suis-je lorsque l’on retire ce que je possède ? Qui suis-je lorsque l’on retire mon métier ? Mon statut ? Mes réussites ? Mes échecs ? Qu’est-ce qui reste ?

C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles j’aime autant mon métier. Je le considère comme une mission. Je reste honoré chaque fois qu’un être humain décide de me faire suffisamment confiance pour venir déposer devant moi une partie de sa vie. Sans masque. Avec ses contradictions, ses peurs, ses ambitions et parfois des questions qu’il n’a jamais osé formuler à voix haute. Mon rôle n’est pas de lui expliquer comment vivre, ce serait terriblement prétentieux. J’essaie plutôt de l’aider à descendre sous la première réponse. Parce que « je veux être heureux » n’est qu’une première réponse. « Je veux être libre financièrement » aussi. Je veux changer de vie, réussir, partir, tout recommencer ailleurs. Très bien, mais derrière chacune de ces réponses se cache toujours la même question, pourquoi ?

lors d’une rencontre à Paris avec Tony Parker dans le cadre de mon activité de mentor.

Il y a quelques mois, cette réflexion m’est revenue dans un contexte complètement différent, lors d’une rencontre à Paris avec Tony Parker dans le cadre de mon activité de mentor. Il est arrivé une dizaine de minutes en avance, très décontracté, avec cette assurance tranquille qui ajoute naturellement à son charisme. Je l’ai longtemps écouté parler de son parcours, de son rêve d’enfant d’aller jouer en NBA, de la relation avec son père. De la fin de sa carrière, puis de ses investissements, de ses réussites et de ses échecs. J’ai beaucoup apprécié sa sincérité et cette manière de raconter son histoire sans chercher à la rendre parfaite. Pourtant, au fil de la discussion, quelque chose me manquait. J’entendais le sportif, l’entrepreneur, l’homme qui avait atteint un niveau de réussite que très peu atteindront un jour, mais j’avais envie d’entendre l’homme derrière tout cela.

Je lui ai alors posé une question très simple, peut-être un peu personnelle : au cœur d’une vie menée à deux cents pour cent, comment fait-on pour rester présent comme père, comme mari, simplement comme homme, au milieu de tout le reste ? Il a souri, puis il y a eu ce silence particulier qui apparaît lorsqu’une question demande autre chose qu’une réponse préparée. Avec beaucoup d’humilité, il m’a expliqué que la réussite lui avait évidemment permis d’organiser sa vie différemment, de déléguer certaines contraintes du quotidien, d’avoir un chef cuisinier, des nounous, des personnes autour de lui capables de lui libérer du temps afin qu’il puisse se concentrer pleinement sur les moments passés avec sa famille. Pourtant, malgré les moyens, malgré la réussite et cette liberté que tant de personnes rêvent d’atteindre, la vie reste la vie. L’argent peut apporter du confort, retirer certaines contraintes, nous permettre de déléguer et même nous rendre une chose extrêmement précieuse, du temps, mais il ne nous protège pas des fractures, des séparations, des échecs ou de ces moments où la vie nous met à genoux. C’est probablement ce qui m’a le plus marqué dans cette rencontre, non pas de découvrir tout ce que la réussite pouvait apporter à un homme, mais de comprendre tout ce qu’elle ne pouvait pas lui garantir.

J.W

Quand une voix touche le cœur, celle-ci résonne dans les montagnes.