Chronique

Je suis addict

Je n’étais pas simplement fatigué, je n’étais pas débordé. J’étais devenu dépendant d’une sollicitation permanente.

Il est 22 heures, ce soir, je dors en altitude.

Le chalet est ancien. Les poutres de bois portent encore les traces du temps. À travers la fenêtre, les montagnes dessinent une ligne sombre sous un ciel sans lumière artificielle. Ici, le bruit de la ville n’existe plus. Pas de circulation, pas de sirènes, pas d’écrans géants. Seulement le vent qui glisse entre les sapins et le craquement discret du vieux plancher lorsque je me déplace.

Je respire, cela faisait longtemps que je ne m’étais pas retrouvé seul. Vraiment seul. J’avais besoin de partir, pas pour voyager, pas pour découvrir un nouvel endroit. J’avais besoin de disparaître quelques jours, loin de tout ce qui sollicitait mon regard, mon attention, mon esprit. J’avais besoin de retrouver un espace où plus rien ne me demande de répondre, de produire, de publier ou de consulter.

Je ne venais pas chercher le calme, je venais chercher une réponse.


Cette idée m’a profondément dérangé. Parce que j’ai toujours pensé être capable de choisir.

Depuis plusieurs mois, quelque chose avait changé. Je travaillais toujours autant, j’accompagnais toujours autant de personnes. Je photographiais, j’écrivais, je créais. En apparence, rien n’avait réellement bougé. Pourtant, au fond de moi, je sentais qu’une partie de mon esprit ne m’appartenait plus complètement.

Je peinais à rester concentré longtemps. Les idées arrivaient par fragments, mon téléphone trouvait sans cesse une raison d’apparaître entre deux pensées. Une notification, un message, une vérification inutile. Un geste devenu tellement automatique que je ne remarquais même plus que ma main s’était dirigée vers lui. Comme un réflexe, comme si quelqu’un d’autre décidait à ma place.

Je me suis longtemps rassuré en me disant que cela faisait simplement partie de notre époque. Que tout le monde vivait ainsi. Que je travaillais avec les réseaux sociaux, que j’avais besoin de rester connecté, que cela faisait désormais partie de mon quotidien.

Puis une question s’est imposée à moi. Et si je n’étais plus libre ?

Cette idée m’a profondément dérangé. Parce que j’ai toujours pensé être capable de choisir, de décider, de garder le contrôle, c’était même une conviction presque évidente.

Alors pourquoi avais-je autant de mal à laisser mon téléphone posé plusieurs heures sans ressentir ce besoin étrange d’y revenir ?

Pourquoi, dans les rares instants de silence, mon premier réflexe n’était-il plus de contempler le paysage, mais de regarder un écran noir en espérant qu’il s’y soit passé quelque chose ? Assis dans ce chalet, entouré de montagnes, une évidence est apparue avec une brutalité que je n’avais pas anticipée. Je n’étais pas simplement fatigué, j’étais devenu dépendant d’une sollicitation permanente. Je suis resté longtemps sans bouger, le téléphone était posé sur la table.

Pour la première fois depuis des années, je l’ai regardé comme on regarde un objet étranger et une phrase s’est imposée à moi, presque malgré moi, je suis addict.

J’étais entré dans cet écran relativement paisible et j’en ressortais avec le sentiment que ma propre vie n’était soudainement plus suffisante.

Écrire ces trois mots me dérange. Ils me confrontent à une réalité que je n’avais jamais envisagée. J’ai toujours eu confiance en ma détermination, parfois même dans ma radicalité. Lorsque je décide de fermer une porte, je la ferme. Lorsque je prends une direction, j’avance. Pourtant cette fois, quelque chose m’échappe. Je réalise que la volonté ne suffit peut-être plus lorsque certaines habitudes se sont installées profondément dans notre quotidien.

Je regarde ce téléphone posé sur la table. Il n’a rien d’impressionnant, un morceau de verre, quelques boutons, un écran noir. Pourtant, depuis combien de temps organise-t-il mes silences ? Depuis combien de temps décide-t-il de ce que je regarde lorsque je m’ennuie, de ce que je fais lorsque j’attends un train, de ce que je consulte avant de dormir, parfois même de la première chose que je vois au réveil ?

La veille encore, ma journée était terminée, j’étais dans ma chambre et je m’apprêtais à dormir. Comme souvent, j’ai pris quelques minutes pour regarder les réseaux. Une actualité, le travail d’un photographe, une interview sur un nouveau virus, un débat politique, la story d’une connaissance au restaurant, une vidéo sur la nutrition. Puis une autre, et encore une autre.

Vingt minutes avaient passé.

Lorsque j’ai reposé mon téléphone, quelque chose avait changé dans la pièce. Ou peut-être était-ce simplement quelque chose qui avait changé en moi. Je ressentais une oppression, du stress, des pensées qui n’existaient pas vingt minutes auparavant. Une envie étrange de me comparer. Des inquiétudes qui n’étaient pas les miennes quelques instants plus tôt. J’étais entré dans cet écran relativement paisible et j’en ressortais avec le sentiment que ma propre vie n’était soudainement plus suffisante.

C’est à cet instant que quelque chose s’est imposé dans mon cœur, un souffle, une voix… Stop Jimmy, ferme ce téléphone. Je l’ai posé directement, et j’ai essayé de dormir. Mais le silence était devenu inconfortable. Je me suis retourné dans mon lit, une fois, deux fois, dix fois peut-être. Plus aucun contenu ne venait occuper mon esprit et je découvrais presque brutalement le bruit qu’il restait à l’intérieur de moi.

C’est étrange de réaliser à quel point nous pouvons nous habituer à ne plus être seuls avec nous-mêmes.

Chaque vide peut être rempli, chaque attente peut être supprimée, chaque ennui peut être anesthésié. Quelques secondes suffisent pour sortir le téléphone de sa poche et entrer dans la vie de centaines de personnes. Nous n’avons même plus besoin de décider de ce que nous voulons regarder, il suffit de glisser notre doigt vers le haut.

Encore, encore, encore.

Cette nuit-là, j’ai ressenti le besoin de briser quelque chose. Pas mon téléphone, mais l’emprise qu’il avait prise sur moi. J’avais besoin de respirer, de reprendre le contrôle de mon temps, de mes pensées, de mon attention. J’avais besoin de savoir si j’étais encore capable de passer une journée entière sans regarder ce que le reste du monde était en train de faire. Alors j’ai supprimé mes réseaux sociaux. Le lendemain matin, j’ai pris le train et quelques heures plus tard, j’étais ici, dans ce chalet. À l’instant où j’écris ces lignes, une petite lampe éclaire la table, un vieux radiateur électrique me chauffe les pieds et devant moi se trouvent quelques feuilles et cette page encore presque blanche. Je ne peux pas me connecter à Internet, pour une fois, cela me rassure. Je remarque pourtant quelque chose d’inquiétant. Ma concentration a pris un coup, les mots arrivent plus lentement et mon esprit cherche parfois une porte de sortie. J’ai presque le réflexe de vérifier quelque chose avant de continuer une phrase, mais il n’y a rien à vérifier. Alors j’attends et je laisse le silence faire son travail. Petit à petit, l’inspiration revient. Le bruit de l'écriture devient presque apaisant. Une pensée apparaît, puis une autre. Elles ne sont plus interrompues avant d’avoir eu le temps d’exister.

Cela fait seulement vingt-quatre heures et pourtant je ressens déjà quelque chose que j’avais presque oublié, la continuité. Être quelque part sans être ailleurs en même temps. Regarder par la fenêtre sans avoir besoin de photographier ce que je vois. Boire quelque chose sans remplir les quelques minutes qui me séparent de la dernière gorgée. Écrire une page sans interrompre ma pensée pour aller voir ce qui vient de se passer à des centaines de kilomètres de moi. Simplement être là. Je commence alors à comprendre que cette cure ne sera peut-être pas seulement une histoire de réseaux sociaux. Elle va m’obliger à regarder ce qu’ils ont progressivement remplacé. L’ennui, le silence, la lenteur, la concentration, la créativité, la présence, peut-être même une partie de ma liberté. Je ne sais pas encore où cette expérience va me conduire, ni ce que je vais découvrir derrière cette dépendance devenue si ordinaire qu’on ne la nomme même plus. Mais ce soir, au milieu de ces montagnes, une chose est devenue certaine. Je veux reprendre ce qui m’appartient. Mon temps, mon attention, ma liberté. Et je crois que c’est seulement le début.


J.W

Quand une voix touche le cœur, celle-ci résonne dans les montagnes.